Dans l’illusion d’Ebbinghaus, diffusée par le psychologue Edward Titchener dans son manuel de psychologie expérimentale de 1901, deux disques de même diamètre semblent de tailles différentes selon les cercles qui les entourent. La règle est simple : votre cerveau évalue la taille d’un objet par comparaison avec son voisinage. Un cercle cerné de grands voisins paraît donc plus petit, et un cercle cerné de petits voisins paraît plus grand. L’illusion de Delbœuf, où un disque est entouré d’un simple anneau, obéit au même principe de taille relative. Le détail réserve des surprises : la distance entre la cible et son contexte peut inverser l’effet, les jeunes enfants s’y laissent moins prendre que les adultes, et une tourterelle résiste là où un guppy tombe dans le piège.
En bref
- Masquez les inducteurs et la différence entre les deux disques disparaît immédiatement.
- Avec Delbœuf, un anneau proche agrandit le disque (assimilation), un anneau éloigné le rapetisse (contraste).
- Des élèves d’école primaire discriminent mieux les tailles que des étudiants dans ce contexte trompeur (Doherty et al., 2010).
- Une héritabilité de 34,3 % a été estimée sur plus de 2 800 personnes (Zhu et al., 2021).
- Le guppy se fait berner presque à chaque essai, la tourterelle domestique très rarement.
Dans le même guide : Illusions de taille, de longueur et de lignes : les grandes figures classiques · Illusion de Müller-Lyer : pourquoi deux segments égaux semblent-ils de longueur différente ?
L’illusion d’Ebbinghaus : deux cercles identiques, deux tailles perçues
Le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus (1850-1909) a donné son nom à la figure, mais l’attribution relève surtout de l’usage. Edward Titchener l’a fait connaître au monde anglophone, d’où son autre nom de cercles de Titchener. Le philosophe belge Joseph Delbœuf avait d’ailleurs décrit dès 1865 un effet de taille relative très proche, avec un anneau à la place des cercles. Faire d’Ebbinghaus l’unique découvreur efface une filiation de plusieurs décennies.
Le dispositif : un disque test entouré de cercles inducteurs
La figure compte deux éléments : un disque test central, la cible, et des cercles inducteurs disposés en couronne autour de lui. D’un côté, cinq ou six grands inducteurs entourent la cible. De l’autre, huit petits inducteurs serrés encadrent un disque identique. La plupart des observateurs jugent le premier plus petit, alors que les deux cercles centraux ont exactement la même taille. En laboratoire, le participant ajuste un disque de comparaison jusqu’à l’égalité perçue, ou désigne la plus grande des deux cibles (choix forcé à deux alternatives). La plateforme en ligne Labvanced fournit ce protocole tout prêt aux étudiants. Quand je trace la figure au compas sur papier millimétré, le pied à coulisse confirme l’égalité des cibles au dixième de millimètre, et l’impression de différence persiste malgré la mesure.
À vérifier vous-même. Tracez deux disques de 2 cm de diamètre, espacés d’une quinzaine de centimètres. Entourez le premier de cinq cercles de 3,5 cm, le second de huit cercles de 0,6 cm placés presque au contact. Découpez un trou de 2,2 cm dans une feuille et posez-la successivement sur chaque cible : sans inducteurs visibles, les deux disques retrouvent la même taille apparente.
L’illusion de Delbœuf : la même erreur avec un simple anneau
Dans l’illusion de Delbœuf, un disque cerné d’un anneau concentrique à peine plus large paraît plus grand qu’un disque identique isolé. Agrandissez l’anneau jusqu’à laisser une large marge vide, et le même disque semble rétrécir. Joseph Delbœuf (1831-1896), professeur à l’Université de Liège, a publié cette figure en 1865 dans les bulletins de l’Académie royale de Belgique. Sa parenté avec Ebbinghaus tient à la structure : un contour continu tient lieu de couronne, et la cible reste jugée d’après ce qui l’encadre. Une différence compte pour l’expérimentateur. Avec un anneau, le sens de l’erreur dépend presque entièrement de l’écart entre le disque et son contour, alors que la figure d’Ebbinghaus joue d’abord sur la taille des voisins.
Pourquoi le cerveau se trompe : la taille est toujours jugée par comparaison
La perception visuelle reconstruit la scène à partir de l’image rétinienne, en traitant l’ensemble avant le détail. On distingue le traitement global, qui saisit la configuration entière, et le traitement local, qui isole un élément. Chez l’adulte, le premier domine face à une figure d’Ebbinghaus : la cible est évaluée avec ses voisins. Cette logique vaut pour la plupart des illusions d’optique classées par grandes familles, où le contexte modifie la perception d’un élément physiquement inchangé.
Le contraste de taille avec les éléments voisins
Le cerveau se sert des voisins comme étalon. Entourée de grands cercles, la cible occupe une petite fraction de la scène et se trouve classée « petite ». Parmi des points minuscules, elle domine et passe pour « grande ». L’image rétinienne des deux cibles est identique ; l’écart naît au stade de l’interprétation. Ce contraste de taille sert au quotidien à estimer un objet lointain d’après les repères connus qui l’entourent.
La distance entre la cible et son entourage, clé commune aux deux illusions
L’écart spatial décide du mécanisme à l’œuvre. Quand l’anneau de Delbœuf frôle le disque, le système visuel fusionne les deux contours en une seule forme : la taille perçue du disque est tirée vers celle de l’anneau. C’est l’assimilation, et le disque grossit. Éloigné, l’anneau devient un objet distinct auquel le disque est comparé, si bien que le contraste reprend la main et que la cible rapetisse. Entre ces deux régimes, les tendances se compensent et l’illusion s’efface presque. La figure d’Ebbinghaus suit une logique voisine : des inducteurs repoussés loin de la cible perdent l’essentiel de leur influence. Toute étude sérieuse fixe donc cette distance, faute de quoi deux expériences peuvent conclure en sens opposé.
| Critère | Ebbinghaus | Delbœuf |
|---|---|---|
| Contexte | 5 à 8 cercles distincts | 1 anneau continu |
| Mécanisme dominant | Contraste de taille | Assimilation (anneau proche) ou contraste (anneau éloigné) |
| Effet typique | Cible sous-estimée parmi de grands cercles | Cible surestimée avec un anneau serré |
| Rôle de la distance | Module l’intensité | Peut inverser le sens |
| Première description | Attribuée à Ebbinghaus, diffusée par Titchener (1901) | Delbœuf (1865) |
Sommes-nous tous trompés de la même façon ?
La culture d’origine modifie la sensibilité à l’illusion. Le modèle dit analytique et holistique décrit deux styles d’attention : les Nord-Américains se concentrent sur l’objet principal, les Est-Asiatiques répartissent leur regard entre l’objet et son fond, et se montrent plus sensibles à la figure d’Ebbinghaus. Une étude d’oculométrie publiée en février 2025 a suivi des enfants de 3 à 8 ans au Japon et aux États-Unis. Les plus âgés et les enfants japonais étaient plus trompés que les plus jeunes. Le meilleur prédicteur de cette susceptibilité restait la part du temps de fixation passée sur toute la zone cible, inducteurs compris ; l’attention portée au seul disque central la prédisait moins bien.
Enfants, mémoire de travail et risque de psychose
- Doherty et al. (2010) : en choix forcé entre deux disques réellement inégaux, des élèves d’école primaire ont obtenu une précision supérieure à celle d’étudiants.
- de Fockert et Wu (2009) : sous forte charge de mémoire de travail, les adultes subissent davantage l’influence des inducteurs, signe que le contrôle cognitif aide à isoler la cible.
- Mittal et al. (2015) : des jeunes à très haut risque de psychose ont mieux réussi que les témoins en condition trompeuse, avec des symptômes négatifs plus marqués et un fonctionnement social plus altéré.
- Zhu et al. (2021) : sur plus de 2 800 participants, 55 polymorphismes (SNP) et 7 gènes sont associés à la surestimation.
Le cas Mittal montre qu’une faible sensibilité à l’illusion peut aussi refléter une intégration du contexte défaillante.
Guppys et tourterelles : une sensibilité façonnée par l’évolution
Trois chercheurs de l’Université de Vienne ont transposé la figure en test alimentaire, publié dans Frontiers in Psychology. Pendant six jours, 19 guppys (Poecilia reticulata) et 38 tourterelles domestiques (Streptopelia risoria) ont passé une cinquantaine d’essais chacun, avec des flocons ou du millet au centre de petits ou de grands cercles. Les guppys choisissaient nettement plus souvent la nourriture cernée de petits cercles. Les tourterelles ne montraient quasiment aucune préférence. Les auteurs relient cet écart au mode de vie : une petite proie des eaux tropicales doit juger une scène d’un coup d’œil, un oiseau qui picore doit distinguer une graine d’un gravillon.
Quand l’illusion de Delbœuf s’invite dans l’assiette et dans le geste
Une assiette fonctionne comme l’anneau de Delbœuf : la portion joue le rôle du disque, le rebord celui du contour. Servie dans une grande assiette, une quantité donnée laisse une large marge vide et paraît maigre. Dans une petite assiette remplie jusqu’au bord, elle semble copieuse. La disposition des aliments pèse aussi. Une étude publiée en février 2023 a présenté à 34 participants 60 images de portions de chocolat de quantité identique, découpées en 9 ou 16 morceaux plus ou moins espacés. Les portions fractionnées et dispersées étaient jugées plus abondantes. Ses auteurs appellent à d’autres travaux avant d’en tirer des consignes alimentaires.
Le geste de saisie sert de test à une hypothèse de la neuropsychologie : deux voies visuelles, l’une ventrale pour reconnaître les objets, l’autre dorsale, vers le cortex pariétal, pour guider l’action. Le protocole place un disque fin au centre d’inducteurs, puis le participant le saisit entre pouce et index pendant qu’un système de capture enregistre l’ouverture maximale de la pince. Si la voie de l’action calcule la taille réelle, cette ouverture reste identique quelle que soit la couronne, même quand le participant déclare voir deux tailles. Le débat reste ouvert, car les inducteurs agissent aussi comme des obstacles que les doigts contournent. Un protocole rigoureux contrôle donc leur distance et compare la saisie à une estimation manuelle de la taille.
Ponzo, Müller-Lyer, Adelson : les autres illusions de taille et de contexte
Le même principe de contexte se retrouve dans trois figures célèbres :
- Ponzo : deux barres identiques posées entre deux lignes convergentes, comme des rails ; la barre proche du point de fuite paraît plus longue, car le cerveau lui attribue une plus grande distance.
- Müller-Lyer : deux segments égaux bordés de pointes de flèche ouvertes ou fermées, détaillés dans notre page sur l’illusion de Müller-Lyer et ses segments trompeurs.
- Adelson : le damier ombré d’Edward Adelson (MIT), où deux cases de même gris semblent l’une claire, l’autre foncée.
Dorsa Amir et Chaz Firestone ont publié en 2025 une revue contestant l’idée, née dans les années 1960, d’une illusion de Müller-Lyer réservée aux Occidentaux : l’effet persiste avec des lignes courbes. Pour prolonger vos essais, reprenez les grandes figures classiques d’illusions de taille et de longueur et appliquez-leur le test du cache percé.
FAQ
Qu’est-ce que l’illusion de taille ?
Une illusion de taille est une erreur systématique de jugement : deux objets de dimensions égales paraissent inégaux à cause de leur contexte. Les figures d’Ebbinghaus, de Delbœuf et de Ponzo en sont les exemples classiques. L’erreur persiste même lorsque vous savez que les objets sont identiques, ce qui la distingue d’une simple méprise. Masquer le contexte la fait disparaître.
Comment expliquer les illusions d’optique ?
Le cerveau reconstruit l’image à partir d’indices partiels et applique des règles efficaces dans la plupart des situations : comparer un objet à ses voisins, tenir compte de la profondeur, corriger l’éclairage. Une figure construite pour exploiter l’une de ces règles produit une erreur prévisible. Aucune théorie unique ne couvre toutes les illusions, et la sensibilité d’une même personne varie d’une figure à l’autre.
Qui a découvert l’illusion d’Ebbinghaus ?
La figure porte le nom du psychologue allemand Hermann Ebbinghaus (1850-1909), mais Edward Titchener l’a diffusée en 1901, d’où l’appellation de cercles de Titchener. Joseph Delbœuf avait décrit dès 1865 un effet très proche avec un anneau. La découverte s’inscrit dans une série de travaux sur les illusions de taille menés durant la seconde moitié du XIXe siècle.
Quelle différence entre l’illusion d’Ebbinghaus et la courbe de l’oubli d’Ebbinghaus ?
Seul le nom les relie. La courbe de l’oubli décrit le déclin de la mémoire après un apprentissage : Ebbinghaus l’a établie en mémorisant lui-même des listes de syllabes sans signification, et l’a publiée en 1885 dans Über das Gedächtnis. L’illusion relève de la perception visuelle et porte sur un jugement de taille immédiat.
Les animaux sont-ils trompés par l’illusion d’Ebbinghaus ?
Certains, oui. À l’Université de Vienne, des guppys ont choisi presque systématiquement la nourriture entourée de petits cercles, qu’ils percevaient plus grosse, tandis que des tourterelles domestiques n’ont montré quasiment aucune préférence. La sensibilité suit le mode de traitement favorisé par l’évolution. Pour mesurer la vôtre, tracez la figure décrite plus haut et comparez votre jugement avant et après avoir masqué les inducteurs.
Ingénieur en physique appliquée de 35 ans, je combine rigueur scientifique et passion pour la communication. Rédacteur scientifique, j’aime rendre accessibles des concepts complexes à un large public.



